L'État peut-il imposer ses propres IA au secteur public ?

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Gabriel Attal : l'ancien premier ministre pour une IA souveraine

Depuis plusieurs mois, l'administration française s'active en coulisses pour relever un défi d’envergure : intégrer des intelligences artificielles souveraines au cœur de ses services publics. À travers un nouvel appel à manifestation d’intérêt lancé en avril 2025, l'État veut identifier des solutions d'IA générative adaptées aux besoins spécifiques des administrations. Objectif affiché : moderniser sans perdre son indépendance technologique. Ce pari, ambitieux sur le papier, pose plusieurs questions stratégiques. Comment l’État entend-il sélectionner ses outils ? Peut-il rivaliser avec les géants américains de la tech ? Et l’administration est-elle prête à accueillir cette révolution annoncée ?

Une sélection d'IA stratégiques pour renforcer l'efficacité publique

Sous l’impulsion de la Direction interministérielle du numérique (DINUM) et de la Direction générale des Entreprises (DGE), un appel à manifestation d'intérêt (AMI) a été publié début avril. Les entreprises, laboratoires ou acteurs publics ont jusqu'au 15 mai pour proposer des solutions d’IA générative opérationnelles, capables de s’intégrer dans l’écosystème administratif français.

« Ce n'est pas une chasse aux gadgets technologiques », insiste un haut fonctionnaire impliqué dans l'initiative. « L'idée est d'identifier des outils concrets, sécurisés, et maîtrisables par l'État. » Traduction : il faut des modèles capables d'aider à la rédaction de documents, à l'analyse de dossiers, à l'amélioration du service aux usagers, mais qui respectent des normes strictes de confidentialité et d'éthique.

Cette approche pragmatique vise également à documenter les meilleures pratiques. Les projets retenus viendront enrichir l'Observatoire des usages de l'IA dans le service public, un dispositif destiné à cartographier et promouvoir les innovations adaptées aux besoins institutionnels. Une démarche qui rappelle l’importance accordée, au plus haut niveau, à la transparence et au partage d'expérience.

À travers cet appel, l'État envoie aussi un signal clair : il ne veut plus subir l’innovation technologique, mais l’encadrer en cohérence avec les exigences du service public et les attentes des citoyens.

Gabriel Attal : l'ancien premier ministre pour une IA souveraine

Un enjeu de souveraineté technologique face aux géants du numérique

Derrière cette volonté affichée, se cache un enjeu stratégique fondamental : la souveraineté numérique. Dans un contexte dominé par des acteurs comme OpenAI, Google ou Microsoft, l’État cherche à réduire sa dépendance aux solutions étrangères. Le développement de "Albert", une IA spécifiquement conçue par la DINUM pour assister les agents publics, illustre cette ambition.

« Le choix d'une IA souveraine est une nécessité vitale pour garantir notre autonomie décisionnelle », rappelle Guillaume Avrin, coordinateur national pour l'IA, cité par La Tribune. Albert est ainsi capable de générer des réponses aux demandes administratives, d’automatiser des tâches de gestion documentaire ou d'aider à l'élaboration de synthèses, tout en garantissant la protection des données sensibles.

L’initiative s'inscrit dans une dynamique plus large. Emmanuel Macron a annoncé, en avril, une enveloppe de 400 millions d’euros supplémentaires pour les pôles d’excellence en intelligence artificielle, avec l'objectif de former jusqu’à 100 000 spécialistes par an d’ici 2027. Le gouvernement veut aussi investir massivement dans la création de bases de données francophones pour entraîner des modèles d'IA moins biaisés culturellement que leurs homologues anglo-saxons.

Pour autant, certains experts alertent sur les défis immenses qui restent à surmonter. « Développer une IA compétitive demande des ressources colossales en matière de calcul, de talents, et surtout de données », souligne Laurence Devillers, professeure en IA à Sorbonne Université, dans une interview au Monde Informatique. Or, face aux mastodontes américains ou chinois, la France devra impérativement mutualiser ses efforts pour peser dans la course mondiale.

Une administration encore hésitante face à l’IA générative

Si l’État accélère sur le plan technologique, la greffe de l’IA dans l’administration risque d’être plus complexe qu'il n'y paraît. Car au-delà des outils, il faudra convaincre les agents publics d'adopter ces nouvelles solutions dans leur quotidien professionnel.

La méfiance reste palpable. Lors d'une consultation menée auprès des fonctionnaires par la Commission supérieure du Numérique et des Postes (CSNP) en février 2025, 58 % des agents interrogés déclaraient redouter « une perte de sens » dans leur travail en cas d'automatisation excessive des tâches. De nombreux syndicats alertent également sur le risque de déshumanisation du service public.

Pour éviter un rejet en bloc, la stratégie gouvernementale prévoit un accompagnement renforcé : formations obligatoires pour les managers publics, communication accrue sur les projets en cours, et principe de supervision humaine systématique sur les décisions assistées par IA.

Enfin, l'intégration de l'intelligence artificielle devra s'adapter aux réalités du terrain. Toutes les administrations ne sont pas égales face à la transformation numérique. Si certaines, comme les finances publiques ou la sécurité sociale, disposent déjà de systèmes robustes, d'autres, notamment dans les collectivités locales ou l’Éducation nationale, partent de beaucoup plus loin.

Cette disparité soulève une question de fond : l’État parviendra-t-il à déployer des IA réellement utiles, partout et pour tous, sans aggraver les inégalités d’accès aux services publics ?

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